
À l'aube du XXème siècle, dans une maison close à Paris, une prostituée a le visage marqué d'une cicatrice qui lui dessine un sourire tragique. Autour de la femme qui rit, la vie des autres filles s'organise, leurs rivalités, leurs craintes, leurs joies, leurs douleurs... Du monde extérieur, on ne sait rien. La maison est close.

En 1994, le cinéaste Tinto Brass signait avec Paprika l'un des meilleurs films sur la fermeture des maisons closes. Plus sombre, le compositeur, scénariste et réalisateur Bertrand Bonello explore à son tour la même chambre des fantasmes avec un cinquième long métrage respirant le trouble et l'inquiétude. Cascades de cheveux, regards languides et nudités qui évoquent les peintures de Renoir ou de Manet, le tout saisi avec un sens du cadre et du mouvement époustouflant, ce nouvel opus du cinéaste a ainsi tout de l'authentique choc esthétique. Et pour habiter cet éblouissant opéra funèbre, tourné au sein d'un décor unique, le cinéaste a su convoquer face à sa caméra un casting féminin à la hauteur, littéralement emmené par la prestation toujours subtile des comédiennes Hafsia Herzi, Céline Sallette et Jasmine Trinca. Situant son récit peu avant l'invention du cinématographe, Bertrand Bonello cultive ici à merveille l'analogie entre maison de plaisirs et salle de projection, en proposant un passionnant jeu de piste pour cinéphiles. Mais par-delà ces références savantes, convoquant à l'écran le spectre des grands maîtres que sont Franju, Luis Buñuel, Max Ophüls ou encore Conrad Veidt, Bertrand Bonello donne à ressentir physiquement l'asphyxie des maisons closes, en nous offrant une ode violente à la difficile condition féminine. Une oeuvre rare et maîtrisée à ne rater sous aucun prétexte.